Je suis né dans le déplacement. Entre maisons provisoires et horizons toujours en partance, j’ai appris tôt que marcher n’est pas un trajet, mais une manière d’habiter l’incertitude. L’enfance en Tunisie m’a donné des lignes de vent, des distances mesurées au soleil et au souffle, un rapport concret aux seuils: portes de quartier, rives, terrasses, postes frontières du quotidien. Plus tard, en France, la marche est devenue une méthode: remettre le réel en mouvement jusqu’à ce qu’il parle. La détermination vient de là, d’une économie sobre du geste. Ce que je fais aujourd’hui n’est pas une esthétique du voyage, mais une nécessité: produire des preuves minimales d’un monde qui se dérobe dès qu’on le regarde trop fort.[1]
Cardio-Cartographies formalise cette nécessité. Je substitue au kilomètre le battement: BPM et HRV comme grammaire discrète de la vérité en acte. Sur le terrain, le cœur décide du rythme qui permet à l’attention de rester juste. La trace GPS cesse d’être un tracé pour devenir glyphe. Ensemble, BPM, GPS, souffle et voix composent une phrase située. Ce n’est pas du quantifié décoratif: c’est un pacte d’honnêteté entre effort, lieu et signe. Une Cardio-Cartographie réussie ne prouve pas qu’“il s’est passé quelque chose” — elle ajuste une adresse précise à un seuil réel.[2]
De ce geste est née la Preuve d’Adresse. Plutôt qu’un destinataire défini, je pose une adresse-source: “à ce pont qui sépare et relie”, “à la personne qui passera ici à 15h”, “au vent de crête qui impose son rythme”. La preuve est minimale, partageable, et laisse une surface d’adhérence au dehors: un passant qui répond, un agent municipal qui indique un détour, un pêcheur qui raconte la dernière crue. L’œuvre tient si l’adresse retourne, même brièvement, une forme de monde commun. C’est une éthique de la lisibilité juste, pas de l’explication exhaustive.[3]
Mnémosyne est le cadre long de cette pratique: cent jours de marche Paris → Nauplie, avec une capsule quotidienne de dix minutes. Chaque jour active le même noyau: trouver le seuil, poser l’adresse, composer la preuve, accueillir le retour. Le protocole prévoit ses propres faiblesses (fatigue, sur‑symbolisation, tension éthique de l’enregistrement) et les convertit en règles de frugalité. Ainsi, la marche ne produit ni archives ni monuments, mais des preuves somato‑adressées, suffisamment simples pour circuler, suffisamment précises pour engager. Mon parcours — enfant déplacé devenu marcheur‑chercheur — a forgé cette exigence: faire œuvre, c’est tenir la preuve d’un contact vrai entre un corps, un lieu et une langue en train de naître.[4]
Ce récit n’appelle pas l’empathie, il assume un régime d’exactitude. À chaque étape, une question demeure la boussole: quelle est la plus petite preuve qui fasse monde, ici et maintenant, sans trahir l’expérience qui l’a rendue nécessaire?[1][3][4]